Texte de présentation de Jérôme Lèbre - 1
| Pattern Corpus #01 | |
|---|---|
| Pattern Corpus #02 | |
|---|---|
-
En boucle – Les performances Pattern Corpus
Tracer, inventer, des boucles sonores ou visuelles : impliquer son corps dans le tracé des boucles, l’arrondir. Maintenant, la salle est circulaire, la feuille posée sur le sol aussi : ce sont deux tours de plus, passant l’un dans l’autre, les deux accompagnant les boucles du tracé, du regard, et du son. Tout se tient, et en même temps, chute : les boucles sont ouvertes, elles né se rejoignent pas, mais partent en spirales, s’enfuient sur place. Elles dessinent des abîmes laissant le corps de l’artiste en suspension au-dessus d’eux, comme si un ensemble de gestes horizontaux préparaient le plongeon qui seul peut donner au sens sa dimension verticale.
L’enchevêtrement des arrondis, dans d’autres séries ou performances d’Anthony Chrétien, comme Senza Titolo, dessine des corps, celui d’une femme nue par exemple. On devine alors sans mal les courbes des cuisses, des seins, des épaules, et quand les membres sont dissociés, épars, ils sont tout aussi bien reliés par toutes les boucles passant à proximité des mêmes points. Ceux-ci deviennent les creux du corps : ainsi est laissée à l’épaisseur du fusain le soin de l’équilibre du sujet, tout comme celui de la focalisation du désir. Les dessins peuvent être présentés pour eux-mêmes, mais le tracé est de plus en plus indissociable de celui qui le trace, et qui est filmé à l’œuvre, quelquefois en plongée. Ainsi le corps de l’artiste, qui nécessairement, danse en traçant, est comme projeté sur la feuille, et le dessin est renvoyé à sa valeur constante d’autoportrait : de l’artiste en femme, ou d’un corps au fusain (tenant le fusain autant que dessiné par lui). Le corps dessinant/dessiné semble suivre, en boucle, le trait qui le rapproche, non seulement d’un autre sexe, mais aussi d’une autre vie organique : irrésistiblement, les courbes livrent les contours d’une aile de papillon ou s’enroulent en escargots avec une précision digne d’une empreinte de fossile. Quand il semble que le dessin tend à né plus rien représenter, comme c’est le cas dans les performances Pattern Corpus, il s’avère que son souci n’a jamais été celui de la représentation, mais bien celui d’une exploration indéfinie des cercles que permet le corps de l’artiste dans ses gestes les plus rapides ou les plus amples, si bien que les courbes restent organiques. La tension du désir demeure aussi ce qu’elle est : le dessin est toujours ce que le corps (dessinant/dessiné) atteint dans un effort infini qui le dissocie en formes finies mais diverses, ou le fait chuter en spirale.
Tracer, inventer, des boucles sonores ou visuelles… l’écoute et la vue font aussi une boucle : l’œil, si visible dans les dessins d’Anthony Chrétien, est déjà la double intersection de deux courbes inversées, renforcée par d’autres courbes, et l’oreille s’enroule comme un escargot pour faire entrer le son en spirale (dans certaines figures dessinées, c’est le bras qui s’enroule autour de la tête comme une vaste oreille entourant un œil). Entre eux, œil et oreille, pas de sens commun, de grand puits central où les données se mélangeraient : mais bien plutôt l’espacement même du corps, sentant différemment avec des sens différents, se sentant dessiné organe par organe, partes extra partes (œil par-ci, oreille par-là, cuisses, ventres, ou simplement courbes indéfinissables : cela reste une énumération organique, sensible, voire désirante, telle qu’elle suffisait à Picasso pour définir le dessin). Cette sensibilité est immédiatement exposée, le corps n’est que son exposition, si bien que ce qui est de l’ordre de l’expérience intime est en même temps une ex-périence communicable. Non seulement le corps de l’artiste se communiqué au dessin, trace ses courbes (masculines ou féminines, ou animales, ou abstraites, tout cela communiqué). Mais dans la mesure où le corpus d’Anthony Chrétien obéit au principe du work in progress, son geste communiqué aussi avec le spectateur : l’un voit ce que l’autre voit, entend ce qu’il entend, avance ou chute avec lui. Toutes les boucles sont ouvertes, c’est-à-dire aussi ouvertes à l’autre, pris dans les mêmes spirales, ou aussi bien libéré par elles.
Que veut dire : le spectateur voit ce que voit l’artiste ? D’abord, comme on l’a dit, il voit le dessin que l’artiste est en train de faire. Mais aussi, il né voit que le corps de l’artiste, et non son visage. Dans les performances Pattern corpus Anthony Chrétien porte un masque qui lui donne une étrange tête de loup. Rien né dit vraiment qu’il s’agisse d’un loup, mais cela en à la forme, et un masque n’a-t-il pas toujours quelque chose du loup ? Ce masque que l’on appelle habituellement loup couvre le visage mais laisse les yeux apparents, renforçant la puissance du regard. Mais un tour de plus fait que le loup cache aussi les yeux, même si l’artiste voit au travers. Cette disparition complète du visage laisse un inquiétant corpus s’exposer sur la feuille. Mais ce n’est pas tout. Pour voir ce que l’artiste voit, encore faut-il que le spectateur voie l’orientation de son regard. C’est encore un tour de plus, rendu possible par ce seul masque, qui né s’allonge en un long museau de loup que pour contenir une petite caméra filmant en gros plan l’artiste caché. Un fil part en lacets, en boucles encore, vers un vidéoprojecteur qui fait apparaître ce regard, comme ce masque que l’on nomme loup, dans le dos du « loup », et le montre donc regarder (parfois s’épier lui-même) sans que lui né se voit. Pour que le regard de l’artiste et celui du spectateur n’entrent pas en circuit fermé, il fallait cette étrange dissociation du corps masqué et du regard filmé, qui donne presque naissance à un nouvel être, un loup-garou en deux morceaux. Ainsi, le grand corps à la fois uni et dissocié que forment les courbes organiques à la fois éparses et entrelacées sur la feuille est comme repris par le dispositif d’ensemble, incluant le visage projeté et le corps de l’artiste.
Ces reprises tracent déjà une spirale vertigineuse. Mais un tour encore, et le spectateur entend bien, en boucle, ou comme on le dit, en loop, ce que l’artiste entend. Dans Pattern Corpus 01, la bande sonore livre une superposition de lignes rythmiques, qui répètent et accentuent des sons inhumains recueillis puis samplés, évoquant des cordes pincées, des percussions, des crissements, laissant parfois reconnaître des voix déformées. Cet environnement sonore n’est ni mélodique ni harmonique ; comparable en cela au masque (sans oreilles) de l’artiste, il interrompt toute tentative de communion entre les spectateurs, l’auteur et l’œuvre graphique. Malgré la face intime de la musique qui toujours pénètre les corps, qui communierait avec un loup-garou, même s’il pense entendre la même musique que lui ? La communication doit donc s’entendre autrement : elle passé par la dissociation du corps, du regard, du dessin et du son, lui-même éclaté et dissocié en une multiplicité de dimensions irréductibles. Autrement dit les sons doivent s’entendre partes extra partes, comment autant d’attaques ou de pulsations entraînant à chaque fois un geste imprévisible de l’artiste, et un nouveau trait au fusain. Le dessin en train de se faire n’imite donc pas la musique, né la rend pas visible, n’est pas non plus inspiré par elle : il la transpose ou l’expose dans un champ radicalement hétérogèné à elle. Pour la première fois, dans Pattern Corpus II, le rapport s’inversera : la musique émanera directement du bruit du fusain sur la feuille. Les ondes sonores seront comme de nouvelles boucles libérant le geste d’un dernier asservissement à la bande d’enregistrement, et transposeront le tracé lui-même dans un milieu, celui du son, qui lui est radicalement hétérogèné. Ainsi se renforce progressivement le lien qui fait tenir ensemble musique et dessin, et maintient dans un équilibre précaire l’artiste même, suspendu aux sons comme il l’est à ses traits : et ce lien, c’est le rythme, c’est-à-dire ce qui décide de l’espacement des sons et fait du tracé une danse. Il est fort possible que le rythme lui-même ménage des contretemps entre le tracé et son amplification sonore, accentuant de cette manière les effets de dissociation. Musique et dessin tendent ainsi à former de nouvelles boucles toujours ouvertes sur une dimension qui né leur appartient pas, et de cette manière, s’entrelacent.
Tracer, inventer, des boucles sonores et visuelles : et finalement, les faire disparaître. Le fusain né se fixe pas tout seul, le dessin qui vient de prendre forme est donc aussi fragile que l’image sur l’écran, aussi évanescent que le son. Son épaisseur est à peine déposée sur la feuille, et c’est dans l’effacement que son volume se signale, une dernière fois, c’est-à-dire aussi au moment où disparaissent ces spirales sur lesquels le corps de l’artiste se maintenait en équilibre, justement pour né pas les effacer trop vite. L’effacement est une conclusion à la fois logique et inversée du dessin, la même chose que la chute, ou la fugue animale : si le masque signalait déjà aussi une réserve, un retrait de l’artiste dans l’exposition même de son corps comme de son dessin (on né le voit pas plus qu’il né se voit lui-même), le loup-garou s’en va en emportant son œuvre, sans autre forme de procès. Il devient impossible de dénier à l’animal, que l’on croyait peut-être attaché par le museau d’où part le fil menant au vidéoprojecteur, cette capacité à s’enfuir en effaçant ses traces. La performance joue donc encore un tour en se finissant, en né laissant derrière ou devant elle que la possibilité d’un recommencement, en boucle.
Jérôme Lèbre, Paris, le 7 novembre 2010
[↩]
- Thanks to Mya Lurgo [↩]
- Thanks to Martin Bartelt, Charles Heranval, Michele Lamassa e Guy Bettini [↩]

